Le conte du mois 2020

Chaque premier jour du mois, hors juillet et août, je proposerai ici un conte écrit. Ceux que je reprends sont issus de contes traditionnels du monde en général et de la Bretagne en particulier. Je ne les écris ni ne les dis jamais tels que lus ou entendus. Je les remets dans mes mots, dans ma sensibilité, soit en les retouchant un peu, soit en les transformant profondément. Mais je reste attentif à la symbolique du conte.
Quand je peux, j’indique où j’ai trouvé le conte que je vous propose. Mais des fois je ne sais plus trop…

L’écriture de ces contes est simple. Il le faut pour que le futur auditeur puisse suivre sans décrocher. Le conte prend sa pleine puissance, sa pleine vie, grâce à la conteuse, au conteur. Là aussi est la magie !

Au fait, je suis preneur de contes à vous, n’hésitez pas à m’en envoyer à titre de partage. Soit c’est le même conte mais avec une autre version, soit c’est un conte autre à votre manière.

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01/02/20 : Une faim de loup

(Conte traditionnel africain)

Zanimaux comme zhommes, zhommes comme zanimaux.

Zanimaux comme zhommes, zhommes comme ?… Zanimaux !

Les contes ne sont pas faits pour être crus, ils sont faits pour être mangés tout crus ! Vous allez voir…

Il était une fois, une fois il était, une terrible famine qui sévit dans tout le pays. Les animaux sont si maigres que leurs deux flancs se touchent en dedans, la tripe desséchée, le boyau retourné. Vraiment, ils n’ont plus que la peau sur les os. Le loup est dans cet état, ce matin-là, il cherche un cadavre à roucher à défaut de viande fraîche. Il rencontre un aigle gros et gras, bien dodu, de la tête jusqu’au cul.

  • Aigle, comment se fait-il que tu sois gros et gras, bien dodu, comme j’en n’ai jamais vu ?
  • Loup, ventre affamé n’a pas d’oreille, alors je t’invite d’abord à partager le chevreuil que j’ai tué derrière le buisson, après je t’expliquerai.

Le loup ne se fait pas prier, il court au festin et dévore à belles dents. Rassasié, il revient vers l’aigle :

  • Peux-tu me laisser les restes pour mes enfants, ils n’ont rien mangé depuis des semaines ?
  • Comment tes enfants peuvent-ils rester aussi longtemps sans manger, où sont-ils ?
  • Là-bas, dans le creux des rochers.

D’un coup d’ailes, l’aigle arrive aux rochers :

  • Petits loups, venez, j’ai à manger pour vous.

Les louveteaux accourent et se régalent du restant du chevreuil. Maintenant, l’aigle explique :

  • Je suis associé avec le renard. Il rabat un lièvre ou un chevreuil vers le pied de la falaise. Moi je me perche en haut de la falaise et quand la proie passe, je fonce dessus, ailes déployées. Je la frappe de toutes mes forces et je l’assomme. Alors je lui crève les yeux avec mes serres acérées, je lui ouvre le ventre avec mon bec pointu, je plonge ma tête dans les boyaux et je les bouffe tout chauds, hummm ! Je me régale en premier, je mange tout mon content puis je laisse le reste au renard. D’ailleurs, en ce moment le renard est un peu fatigué, pas très efficace. Si tu veux bien le remplacer, loup, pour rabattre les proies, tu pourras manger à ta faim et nourrir ta famille.

Le loup accepte bien volontiers. Mais l’aigle précise :

  • Ta famille est grande, il va nous falloir viser de grosses proies, un sanglier par exemple. Le problème c’est que, quand je frappe un gros animal, je reste étourdi un petit moment. Il faut alors que tu arrives très vite et que tu me ranimes en me frottant le bec. Est-ce que je peux compter sur toi, loup ?
  • Tu peux compter sur moi !

Dès le lendemain, le loup réussit à pousser un sanglier vers la falaise. L’aigle fonce dessus, ailes déployées, le frappe de toutes mes forces et l’assomme mais reste étourdi sous le choc. Le loup arrive bien vite et frotte le bec de l’aigle. Celui-ci retrouve ses esprits et commence à manger le sanglier en premier. De proie en proie, la famille loup se régale et retrouve des forces. Mais, en fait, le loup n’accepte pas que ce soit l’aigle qui commence à manger en premier, il trouve ça humiliant. C’est quand même à lui, le loup, d’être premier en tout ! Un jour il décide de se passer des services de l’aigle. L’attaque suivante, l’aigle reste à nouveau étourdi après avoir foncé sur un sanglier. Le loup ne lui frotte pas le bec, non, il dévore l’aigle gros et gras, bien dodu, de la tête jusqu’au cul. Puis il se gave du sanglier.

Oui, mais au bout de quelques jours la faim revient, plus rien à manger ! Les louveteaux s’inquiètent :

  • Où est l’aigle si généreux qui nous nourrissait ? Où sont nos bons repas ? Nous avons faim !

Le loup grogne :

  • L’aigle se servait toujours le premier, c’est humiliant. Ce prétentieux voulait que je dépende de lui, je l’ai dévoré !
  • Mais si le gentil aigle n’est plus là, qui va nous aider pour chasser ?

Oh, moi j’ai compris la stratégie de l’aigle, je ferai mieux que lui, j’attaquerai de plus grosses bêtes. Le loup monte en haut de la falaise et attend le passage d’une proie. Un cerf vient à passer. Le loup saute du haut de la falaise, vummmm, et s’écrase par terre, cassé, déglingué, tout foutu, de la tête jusqu’au cul. Mais voilà que le renard passe par là. Il trouve le loup raide mort et s’en fait un bon déjeuner !

Zanimaux comme zhommes, zhommes comme zanimaux.

Zanimaux comme zhommes, zhommes comme ?… zanimaux !

Allez, je reviens à la série « Zanimaux comme zhommes ». Les contes d’animaux, de quelque continent qu’ils soient, sont souvent comme des fables. J’y ai ajouté un peu de truculence, juste pour le plaisir. Les enfants adorent. Mais ça marche aussi avec les grands ! A l’expérience je me suis rendu compte que des contes que je croyais pour les plus jeunes peuvent embarquer aussi des plus grands. La réciproque n’est pas toujours vraie. Il est des contes un peu plus complexes pas toujours accessibles aux plus petiots. Certains cependant semblent alors se contenter de « la musique » du conte portée par la voix du conteur.

 

 

01/01/20 : Le cheval de pierre

(d’après un conte traditionnel chinois)

Il était une fois, une fois il était, un immense royaume très loin vers les rives du soleil levant. Au fin fond de cet immense royaume de plaines vertes et de déserts hostiles, s’élève une chaîne de montagnes si hautes qu’elles semblent percer le ciel. On ne peut quasiment pas accéder à cette région sauvage. Certains disent que des génies, des esprits, aiment s’y installer pour se cacher du monde.

C’est dans une étroite vallée de ces montagnes farouches que se niche, juste au pied d’une falaise, la petite ville de Dzalad. Il est très difficile d’arriver à Dzalad, il faut vraiment connaître. Seul y conduit un étroit sentier qui grimpe, qui tourne et vire, avec d’un côté d’énormes rochers en surplomb et de l’autre côté des ravins abrupts et profonds. Pas question d’y faire passer des charrettes ou même des carrioles légères, on n’accède  à Dzalad qu’à pied ou à cheval. Les habitants de cette ville ne voient quasiment personne venir jusque chez eux : trop difficile ! Le climat de la montagne est rude, le froid et le vent s’y invitent plus qu’à leur tour. Pourtant les gens ne s’y sentent ni pauvres ni malheureux. Ils travaillent des coins de terre en terrasses gagnées sur la montagne et les troupeaux profitent des libres pâturages.

Mais ce à quoi tiennent par-dessus tout les habitants de Dzalad, ce dont ils sont les plus fiers, c’est le grand cheval de pierre qui se tient tout en haut de la falaise au-dessus de leur ville. Est-ce que ce sont le froid et le vent qui l’ont sculpté ? Est-ce que ce sont de lointains ancêtres ? Personne ne le sait. Lorsqu’un étranger approche de la ville, on dirait que le grand cheval de pierre l’observe. S’il pousse un hennissement joyeux, l’étranger peut continuer son chemin et rentrer dans la ville. Mais si le visiteur semble mal intentionné, son cheval ploie soudain les genoux avant et reste figé, comme pétrifié. Et pas moyen de le faire bouger, même à coups de cravache. Seul l’ordre clair de faire demi-tour redonne vie à l’animal et le voyageur n’a plus qu’à repartir d’où il est venu. Depuis longtemps les fonctionnaires du royaume n’essaient plus de venir à Dzalad imposer leurs règlements. De même, les collecteurs d’impôts n’y prélèvent plus de taxes. Ainsi, le peu que les habitants arrivent à mettre de côté les aident à mieux vivre plutôt que d’aller remplir les caisses du roi.

Suite aux habituels jeux de soutien et de trahison des gens de pouvoir, il arrive un jour que le roi est renversé par un de ses généraux. Le nouveau roi est pire encore que celui dont il a pris la place. Il ne quitte jamais sa cuirasse et ses moustaches pendantes donnent à son visage un air terrible. Il aime le luxe, fait construire des palais fastueux, dépense sans compter. Il développe une immense armée pour se lancer dans des conquêtes. Pour tout cela il lui faut toujours plus d’argent : il crée de nouveaux impôts, et des taxes, et des contributions ! Il fait vérifier par ses ministres les rentrées d’argent. Il finit par s’apercevoir qu’une petite ville dans les montagnes, Dzalad, ne paye rien. Il demande des explications. L’éloignement, les difficultés d’accès, rien ne justifie à ses yeux de laisser les choses en l’état. Il ordonne que les fonctionnaires de la province aillent sur place remettre les choses en ordre et même faire payer ce qui ne l’a pas été depuis des années.

Les fonctionnaires concernés se mettent en route à regret, connaissant les difficultés du voyage. De plus ils ne peuvent utiliser leurs confortables carrioles habituelles, donc ils montent à cheval. Mais, arrivés à proximité de Dzalad, à la hauteur du grand cheval de pierre, leurs montures s’agenouillent et se figent. Les fonctionnaires ne peuvent que repartir d’où ils sont venus. Au retour, ils racontent leur mésaventure au gouverneur de la province qui la transmet au roi. Celui-ci entre dans une rage épouvantable. Il exige qu’on aille descendre ce cheval de pierre qui défie son royal pouvoir et qu’on le lui apporte. Il espère en plus que le cheval de pierre devienne le gardien de son palais. Il envoie donc à Dzalad une troupe de soldats d’élite. Mais, la nuit précédant l’arrivée de cette troupe, le grand cheval de pierre disparait mystérieusement. Les habitants eux-mêmes n’en croient pas leurs yeux. Les soldats fouillent partout dans la ville, dans les champs, dans la montagne : pas de cheval de pierre ! Craignant qu’on leur coupe la tête s’ils reviennent les mains vides, ils rassemblent des bouts de rochers qui ressemblent vaguement à un cheval. Puis ils rentrent avec leur chargement au palais du roi.

Les bouts de rochers sont évidemment loin de satisfaire le roi qui, furieux, veut faire exécuter tous les soldats de l’expédition. Mais un conseiller, vêtu d’une longue robe de soie, ose s’adresser au roi :

  • Sire, n’avez-vous pas remarqué comme ces rochers ont des formes étranges, on dirait des animaux de pierre. Les montagnes autour de Dzalad sont connues pour cacher des pouvoirs magiques. On pourrait poser ces rochers devant le palais pour voir s’ils se montrent des gardiens efficaces.

Le roi trouve l’idée intéressante et demande que soit fait comme a dit le conseiller.

Quand la nuit a refermé son manteau pailleté d’étoiles, des bruits inquiétants troublent le silence, d’abord incertains puis incroyablement puissants : sifflements sinueux de serpents, râles rauques de rapaces, affolants feulements fantastiques, piaulements, meuglements, grognements, rugissements, hurlements. Cet épouvantable vacarme réveille tout le palais et le roi lui-même. Il s’inquiète auprès des gardes :

  • Sire, ce sont les pierres !
  • Faites-les taire !
  • Mais nous avons déjà essayé et, plus on s’approche, plus elles crient !
  • Alors, allez les jeter dans le grand ravin !

Mais, lorsque les gardes essaient de prendre les pierres, elles éclatent en une gerbe de braises multicolores qui retombent sur les toits du palais. En un rien de temps, tout le palais n’est plus qu’un brasier rougeoyant qui illumine la nuit de lueurs fantastiques. Le lendemain matin, le jour éclaire un immense tas de cendres dans une odeur irrespirable de fumée. Le roi commande, en hurlant, à ses généraux de rassembler son armée entière, départ pour Dzalad. Il fait seller son cheval de guerre.

Avec une telle armée, le voyage est long et compliqué. Mais enfin, après bien des efforts, l’armée royale arrive dans la vallée sauvage et découvre Dzalad, au pied de la falaise. Le roi s’engage en tête sur le sentier sinueux et dangereux. Il aperçoit bientôt le grand cheval de pierre qui est revenu à son poste tout en haut de la falaise, aussi mystérieusement qu’il en était parti. Cette vue l’exalte, il lance à ses troupes :

  • Envahissez la ville, tuez tous les habitants, brûlez tout. Puis nous capturerons ce maudit cheval pour la rapporter avec nous !

Il dégaine son épée, la brandit bien haut. Mais voilà que son fidèle et fier cheval, vaillant dans les combats les plus terribles, ploie les genoux des pattes avant et reste figé, tête basse. Tous les autres chevaux font de même, immobiles. Le roi secoue les rennes de son cheval, lui blesse les flancs à coups d’éperons, le cravache cruellement. Rien n’y fait ! Alors, fou de rage, il descend de sa pauvre monture, l’épée à la main :

  • Tremble canasson de cailloux là-haut, tu vas voir qui je suis, moi, le roi tout puissant !

Il escalade la falaise comme un fou, trébuche plusieurs fois, se relève, s’écorche. Il finit par arriver au sommet. D’un bond il est sur le dos du grand cheval de pierre, lève son épée pour le décapiter. Le grand cheval de pierre pousse un hennissement sauvage, se cabre, rue, et expédie le roi dans une chute vertigineuse jusqu’en bas de la falaise. Il s’y fracasse le crâne, s’y rompt les os. Il meurt à l’instant sans un soupir. Le général en chef va récupérer le corps du roi et ordonne la retraite. L’armée repart d’où elle est venue.

Plus aucun roi, fils de roi ou général rebelle, n’a plus jamais essayé de mettre sous sa coupe la ville de Dzalad. Ses habitants y vivent paisibles. Le peu de personnes qui parviennent jusque-là, parce qu’elles sont bien intentionnées, voient les portes s’ouvrir, les visages sourire.

Oui, ça je peux en témoigner.

J’ai trouvé ce conte chez Bernard Chèze. Comme d’habitude, je me le suis approprié, je l’ai même un peu resserré. Chez moi, il propose plein d’évocations, suscite des images, crée des paysages. C’est donc vraiment un conte ! J’aime beaucoup le caractère merveilleux et épique de ce conte. C’est un conte qui a du souffle, augurons qu’il inspire 2020 !