Le conte du mois 2019

Chaque premier jour du mois, hors juillet et août, je proposerai ici un conte écrit. Ceux que je reprends sont issus de contes traditionnels du monde en général et de la Bretagne en particulier. Je ne les écris ni ne les dis jamais tels que lus ou entendus. Je les remets dans mes mots, dans ma sensibilité, soit en les retouchant un peu, soit en les transformant profondément. Mais je reste attentif à la symbolique du conte.
Quand je peux, j’indique où j’ai trouvé le conte que je vous propose. Mais des fois je ne sais plus trop…

L’écriture de ces contes est simple. Il le faut pour que le futur auditeur puisse suivre sans décrocher. Le conte prend sa pleine puissance, sa pleine vie, grâce à la conteuse, au conteur. Là aussi est la magie !

Au fait, je suis preneur de contes à vous, n’hésitez pas à m’en envoyer à titre de partage. Soit c’est le même conte mais avec une autre version, soit c’est un conte autre à votre manière.

voir aussi : Le conte du mois 2017
voir aussi : Le conte du mois 2018

 

01/11/19 : Les arbres qui parlent

(d’après un conte traditionnel estonien)

Il était une fois, une fois il était, il y a de cela un très long temps, un homme qui a besoin de bois pour chauffer sa maison. Il prend sa hache et va dans la forêt, s’arrête devant un bouleau, lève sa hache pour le couper. Mais le bouleau supplie l’homme de le laisser vivre parce qu’il est encore jeune et qu’il a beaucoup d’enfants qui seraient tellement tristes s’il mourait. L’homme retient sa hache, il a pitié du bouleau. Il se tourne vers un chêne. Mais le chêne, puis le châtaignier, puis le hêtre, puis le charme, puis le frêne, puis l’érable, tous donnent une bonne raison à l’homme pour qu’il ne les coupe pas.

L’homme s’assoit pour réfléchir à la situation. Comme il a bon cœur, il a écouté les supplications de chaque arbre : « Oh s’il te plait, ne me coupe pas ! » Oui, mais il n’ose pas rentrer chez lui car il n’a pas de bois pour chauffer sa maison. Alors qu’il reste là tout pensif, arrive un vieillard, même un vieux vieillard, habillé d’écorce et de feuilles, ses bras sont des branches, il a même un nid dans sa barbe. C’est le père de la forêt. Il s’avance vers l’homme et le remercie d’avoir laissé la vie sauve à ses enfants : le bouleau, le chêne, le châtaignier, le hêtre, le charme, le frêne, l’érable. Le père de la forêt dit à l’homme : « Pour te remercier, je te donne cette petite branche magique en or. On peut lui demander tout ce dont on a besoin. Mais attention, il ne faut exagérer, il ne faut pas lui demander l’impossible sinon, si on lui demande l’impossible, alors le malheur redevient possible ! »

L’homme remercie le père de la forêt et rentre chez lui avec la petite branche magique en or. Il explique à sa femme ce qui lui est arrivé. Puis il demande à la baguette d’avoir bien chaud dans sa maison. Et la maison se remplit d’une douce chaleur. Il demande qu’un bon repas soit servi. Et un bon repas plein d’odeurs appétissantes est servi sur la table. Par la suite, l’homme emploie sagement la magie de la petite branche en or : des fourmis lui construisent une jolie petite maison confortable, des abeilles lui apportent du miel parfumé, des araignées lui tissent du tissu solide pour ses vêtements, des taupes labourent la terre de son champ pour faire pousser de bons légumes.

L’homme vit heureux jusqu’à la fin de ses jours. Ses enfants, puis ses petits enfants qui reçoivent en héritage la petite branche magique en or, l’emploient également sagement. Mais au bout de plusieurs générations, un descendant fait un vœu démesuré. Il demande au soleil de descendre plus bas pour mieux lui chauffer le dos. Le soleil descend, oui, mais il brûle le descendant exigeant et brûle tout ce qu’il possède : sa maison, ses champs.

Ce jour-là, les arbres sont complètement  effrayés par les rayons ardents du soleil approchés si près. D’ailleurs, c’est depuis ce jour, à cause de cette terrible peur, que les arbres ont perdu l’usage de la parole.

Pendant le grand week-end de La Bogue qui vient de se terminer, deux apéros poétiques ont été programmés au Grenier à sel, moments d’une grande liberté. J’y ai dit ce conte. Je l’ai dit aussi cet été dans des déambulations contées dans des jardins. Je commençais par ce conte. Puis, à l’étape suivante, je demandais aux gens quels étaient les trois premiers arbres cités dans le conte ; je donnais alors quelques informations, plutôt anecdotiques ou originales, sur ces arbres. A l’étape d’après je demandais les trois arbres suivants cités dans le conte. Et nouvelles informations sur les arbres concernés, etc. Je reprendrai sûrement la formule.

 

 

01/10/19 : La soupe de caillou

(d’après un conte traditionnel aux nombreuses versions)

Il était une fois, une fois il était, un soldat qui s’en revient de guerre, par chance ni borgne, ni manchot, ni boiteux, ni pire encore. Il rentre enfin chez lui pour retrouver les siens et reprendre son travail de paysan. Ce jour-là comme souvent il a faim, et pas un sou vaillant en poche. Il a déjà vendu ce qui lui restait de son paquetage. Il pleut à verse, il est trempé guené.

Au sortir d’un bois, à l’orée de la nuit, il trouve une petite maison blottie dans un creux. Il toque à la porte. Il insiste. La porte finit par s’entrouvrir, une vieille femme apparaît. Ce que le soldat ne peut savoir, c’est que cette vieille femme est veuve, qu’elle avait un fils, que ce fils était soldat lui aussi, mais que la guerre l’a dévoré tout vif, tout cru. Un matin, les mains de la vieille étaient devenues toutes froides, d’un seul coup. A cet instant elle avait su que son fils venait de mourir. Et le froid des mains était monté jusque dans le cœur. Dans la maisonnette, le temps s’était arrêté, la pendule avait cessé de battre.

La vieille femme qui apparaît dans l’entrebâillement de la porte demande au soldat c’est pour quoi ? Il explique. Elle a pas ! Elle lui dit de passer son chemin. Il insiste, juste un coin pour dormir, par un temps pareil. Elle finit par lui dire d’aller dans la remise, s’il reste de la paille. Mais le soldat aperçoit le feu dans la cheminée. Il demande d’aller se sécher. Elle hésite. Il insiste. Bon, alors juste un moment.

Le voilà bientôt tout fumant. Elle aussi tend les mains à la flamme.

Il demande si elle aurait pas un petit quelque chose à manger. Elle a pas ! Elle dit la guerre nous a tout pris ici, tout ! Alors il dit je m’en vas faire une soupe de caillou, une soupe de soldat. Il accroche la marmite au-dessus du feu, y verse de l’eau avec le seau qui patiente près de la cheminée. Il tire de sa besace un caillou qu’il plonge dans l’eau de la marmite sous le regard étonné de la vieille. Il attrape une louche accrochée sur le côté. Il touille.

La vieille femme revient de temps en temps près de la cheminée. Elle tend les mains au feu. Elle regarde la marmite. Au bout d’un moment elle demande c’est pas bientôt prêt ton affaire ? Il prend une louchée, buffe dessus et goûte. C’est pas mal, mais faudrait un peu de sel, y aurait pas ? Elle a pas ! Elle dit la guerre nous a tout pris ici, tout ! Au bout d’un moment elle revient, elle a retrouvé un fond. Il touille.

La vieille femme reprend son train mais reste curieuse. Elle revient de temps en temps près de la cheminée. Elle tend les mains au feu. Elle regarde la marmite. Au bout d’un moment elle demande c’est pas bientôt prêt ta soupe de caillou ? Pas encore et chez nous on y mettrait un bout de pain pour que c’est meilleur. Elle a pas ! Elle dit la guerre nous a tout pris ici, tout ! Au bout d’un moment elle revient, elle a retrouvé un bout. Tu me feras goûter ? Bien sûr ! Il touille.

Ainsi, de chauffées de mains en chauffées de main, la marmite gagne quelques patates, quelques carottes, un oignon et même un petit bout de lard.

Enfin il annonce que la soupe est prête. Elle dit faut venir à table. Les voilà mangeant, les voilà causant tous deux. Elle dit je vas tirer une paillasse, tu dormiras au coin du feu.

Le lendemain, au petit matin, le soldat remet sa veste sur son dos, sa besace en bandoulière. Il dit merci, adieu, et part à s’en aller. La vieille femme est sur le pas de sa porte, elle le regarde s’éloigner. Elle met les mains dans la grand’ poche de son tablier. Elle y a glissé le caillou de la soupe. Quand ses mains touchent le caillou, elles deviennent toutes chaudes et le chaud des mains monte jusque dans le cœur.

La vieille femme rentre dans la maison. Quelque chose de nouveau et pourtant de familier !… Bien sûr, le feu continue son petit bavardage domestique. Mais… la pendule s’est remise à murmurer.

La soupe de caillou est concrètement une ancienne recette de l’est de la France dans laquelle un caillou plat agité par le bouillonnement, agit comme une sorte de pilon sur les composants, conférant une saveur particulière à la soupe.

Il existe de très nombreuses versions du conte de la soupe de caillou, en France comme dans les pays de l’est. Il a fait l’objet de bien des albums jeunesse. Les variantes lui donnent des sens un peu différents. Ici on voit les gens du village apporter petit à petit les ingrédients de la soupe et retrouver du lien social. Souvent il s’agit d’un conte traditionnel de partage. Tel autre version semble dire que chacun apportant un ingrédient aide à rendre possible le rêve de celui qui a initié la soupe avec son caillou.

Ma version du conte retient délibérément un point de vue un peu différent, en créant une rencontre entre le soldat et la vieille femme. De façon suggérée, quelque chose de profond va se nouer entre ces deux personnes.

 

 

01/09/19 : Le miroir

(d’après un conte traditionnel japonais)

Il était une fois, une fois il était, un étrange pays où personne n’a jamais vu un miroir. Personne ne connaît le reflet de son propre visage. Dans ce pays vivent Jeanne et Jean qui ont déjà fait un bout de chemin dans la vie.

Ce jour-là, Jean part dans les bois cueillir des champignons. De champignons en cueillette, de cueillette en champignons, il s’avance au plus profond de la forêt. Voilà qu’il trouve quelque chose d’étrange appuyé contre un arbre : un paquet enveloppé de papier gris, comme un grand livre. Il se dit que c’est peut-être un korrigan qui l’a laissé. Il regarde autour de lui : personne ! Jean met le paquet dans son panier et rentre à la maison. Sa femme n’y est pas, elle travaille au jardin. Curieux de voir ce qu’il a ramassé, il enlève le papier gris et découvre un étrange objet. C’est un miroir. Il n’en a jamais vu ! Il n’en connaît ni le nom, ni l’usage. Il se penche sur le miroir. Un long temps de silence. « Mais c’est mon père ! ». Il remballe l’étrange objet et monte au grenier l’y cacher. Désormais, dès qu’il le peut, Jean monte au grenier retrouver son père. Il lui parle longuement en pensée.

Depuis, Jean fait celui pour qui rien n’est changé. Et c’est ce qui le trahit. Une femme comprend ces choses-là. Plus on cache, plus elle devine qu’il y a quelque chose à deviner. Alors Jeanne interroge son mari, elle devient jalouse. Jean se défend :

– Mais rien, y a rien !

Plus il se défend, plus elle sait qu’il y a quelque chose à savoir. Jeanne observe Jean en cachette. Un jour qu’il à son tour est au jardin, elle monte au grenier. A force de chercher, elle trouve l’étrange objet. Elle le déballe, se penche sur le miroir. Elle n’en a jamais vu ! Elle n’en connaît ni le nom, ni l’usage. Un long temps de silence. « Je m’en doutais, il y a une femme là-dessous. En plus elle est vieille et moche ! » Jeanne accuse son mari :

– Je m’en doutais, il y a une femme là-dessous !

Jean se défend :

-Mais c’est mon père !

-Ton père, ton père ? J’ai bien vu que c’est une femme !

Ils se chamaillent de plus belle. Ils finissent par décider d’aller trouver le sage, un très vieil homme à la chevelure abondante toute blanche et à la barbe généreuse toute aussi blanche. Il est ridé par le temps mais il a le regard serein de ceux qui connaissent la vie. Jeanne et Jean lui portent l’étrange objet et lui demandent conseil. Le sage se penche sur le miroir. Il n’en a jamais vu ! Il n’en connaît ni le nom, ni l’usage. Un long temps de silence. « Mais c’est le vieux père créateur, le bon dieu lui-même ! »

Et vous, quand vous regardez le miroir, qu’y voyez-vous, qui voyez-vous ?

J’ai entendu ce conte il y a déjà bien des années de la bouche d’un copain des Conteurs du Golfe. Depuis, je l’ai mis dans mes mots, et je le raconte à ma manière : plaisir du conteur ! J’ai découvert récemment qu’il s’agissait d’un conte d’origine japonaise. On le sait, les contes voyagent très bien. Celui-ci, du Japon à la Bretagne, a gardé tout son sel. Conte facétieux, conte de sagesse ? Qu’importe ! En tous cas, je le raconte avec délice dans la veillée « La Michpolienne » et les gens semblent bien apprécier.

 

 

01/06/19 : Petit Pierre à la pêche
(d’après un conte traditionnel)

Il était une fois, une fois il était, Petit Pierre et son papa. Ils se sont levés de très bonne heure pour partir à la pêche au bord de la Vilaine. Petit Pierre en a rêvé toute la nuit. Hier soir ils ont préparé le matériel : les cannes à pêche, les lignes, du fil et des hameçons, de l’appât. Ils sont allés prendre des verres de terre dans le compost, ils les ont mis dans une boîte avec des petits trous sur le couvercle. Tout est prêt dans le garage.
Et ce matin, Petit Pierre est très impatient, il voudrait partir tout de suite à la pêche.
– Allez, papa, on y va !
– Attends un peu, je fais la vaisselle !
Petit Pierre tourne en rond, sort dans la cour, puis rentre dans la maison, puis ressort, sa patience est un peu usée.
– Allez, papa, on y va !
– Attends un peu, j’envoie un texto !
Petit Pierre tourne en rond, sort dans la cour puis rentre dans la maison puis ressort, sa patience est usée.
– Allez, papa, on y va !
– Attends un peu, je cherche mon couteau !
Petit Pierre tourne en rond, sort dans la cour, puis rentre dans la maison, puis ressort, sa patience est vraiment usée.
– Allez, papa, on y va !
– Attends un peu, je finis le pique-nique !
Petit Pierre tourne en rond, sort dans la cour, puis rentre dans la maison, puis ressort, sa patience est vraiment, mais alors là, vraiment usée. Il en a marre, il est dégoûté ! Il trouve une noisette dans la cour, il se dit :
– Tiens, la vie d’une noisette est sûrement plus intéressante que la mienne en ce moment !
Et vlop ! Petit Pierre se retrouve d’un seul coup dans la noisette. Une poule blanche qui picore passe par là, trouve la noisette : « Oh, ça fait bien longtemps que je n’ai pas mangé une noisette ! » Bec-becquée, elle avale tout rond la noisette! La poule sort de la cour. Un renard marron qui arrive du bois passe par là : « Oh, ça fait bien longtemps que je n’ai pas mangé une poule ! » Glap-glapée, il avale tout rond la poule, qui a avalé la noisette. Le renard retourne au bois. Un loup noir passe par là : « Oh, ça fait bien longtemps que je n’ai pas mangé un renard ! » Groinf-groinfée, il avale tout rond le renard, qui a avalé la poule, qui a avalé la noisette. Le loup a soif, il va boire dans la Vilaine. Un énorme poisson passe par là et bop-bopée, avale tout rond le loup, qui a avalé le renard, qui a avalé la poule, qui a avalé la noisette.
Pendant ce temps-là, le papa cherche Petit Pierre partout. Il l’appelle. Il ne le trouve pas. Il rouspète : « C’est bien la peine d’être aussi impatient de partir à la pêche. Tant pis pour lui, j’y vais tout seul ! » Le papa s’installe au bord de la Vilaine et commence à pêcher. Voilà qu’un poisson mord à l’hameçon, un gros poisson. Le papa réussit à sortir un énorme poisson. Mais c’est drôle, quelque-chose dépasse de la bouche du poisson, une petite touffe de poil noir. Le papa tire sur la petite touffe de poil noir et sort un loup. Mais c’est drôle, quelque-chose dépasse de la gueule du loup, une petite touffe de poil marron. Le papa tire sur la petite touffe de poil marron et sort un renard. Mais c’est drôle, quelque-chose dépasse de la gueule du renard, des bouts de plumes blanches. Le papa tire sur les bouts de plumes blanches et sort une poule. Alors sort du bec de la poule une noisette qui tombe sur un caillou et se casse en deux. Et vlop ! Petit Pierre se retrouve d’un seul coup à côté de son papa : « Ah te voilà Petit Pierre, mais où étais-tu donc fourré ? » Petit Pierre ne dit rien. Il prend sa canne à pêche, lance sa ligne dans la Vilaine en regardant bien le bouchon. Le soleil brille. Petit Pierre et son papa passent un bon moment ensemble.

Peut-être qu’un jour un petit bout de cette histoire ressortira de votre bouche. Vous n’aurez qu’à tirer dessus, vous verrez bien !

J’ai entendu ce conte dit par une Conteuse de la jolie Vilaine. J’ai trouvé sympa ce conte « de randonnée » selon le terme employé pour ces contes à structure répétitive. Je l’ai mis « à ma sauce ». Le conte joue sur l’accumulation. D’abord les répétitions de l’attente puis c’est comme des poupées russes qu’on emboîte dans un sens puis qu’on désemboîte. On en oublie le côté complètement absurde ou alors, justement, cet aspect contribue au plaisir. Les enfants adorent.
J’aime bien la fin finale que je lui ai trouvée. Je vais sûrement dire ce conte dans le cadre de mes racontées estivales.

 

 

01/05/19 : Le prénom d’amour
(d’après Contes des sages Tsiganes – Seuil)

Je glisse mes mains dans vos mains
mes doigts entre vos doigts
et ma voix entre vos deux oreilles
pour vous conduire sur le chemin de cette histoire
toute pétrie de vent et de soleil.

Il était une fois, une fois il était, un vieux bohémien. C’est ce vieux bohémien qui lui sert de père. Un jour, le vieil homme a trouvé le garçon bien mal en point au pied d’un arbre. Il l’a gardé avec lui et lui a donné pour nom Vilko.

Bien des années après, à l’orée d’un automne, le vieux sent qu’il va bientôt partir rejoindre la Grande Ourse. Il prend le temps de parler à Vilko :
– Reprends la route, envole-toi comme les oiseaux de passage. Si on te dit orphelin, n’en crois rien. Tes parents tziganes sont nombreux, ils vont sur les routes du monde. Il suffira que tu joues un peu pour qu’ils te reconnaissent. Je te donne mon violon, il est à toi maintenant, prends-le. Tu l’as bien gagné à force d’écouter pendant des heures un vieux grincheux te dire d’encore et encore recommencer. Un jour, la chance te sourira. Ne te soucie de rien, il y aura un signe avec une truite en or dans un ruisseau.

Vilko met le chemin sous ses pas. Comme l’a dit le vieux bohémien, il suffit qu’il joue sous le soleil ou les étoiles et on le reconnaît. Assez pour lui donner une place un soir, un mois, un an, parmi les roulottes. Pour ce qui est des villages, il s’approche volontiers des filles de gadjé aux cheveux soyeux, aux pommettes rosies par la joie de tenir sur elle ce sauvage au cœur de merle. Chaque fois qu’il repart, Vilko joue une musique radieuse. Plutôt que l’adieu, cette musique chante l’appel de l’autre femme vers laquelle il chemine.

Dans le pays qu’il traverse maintenant, Vilko rencontre des vivants aussi joyeux que lui, capables de musiquer et de danser en frappant du pied jusqu’à ce que la terre accouche d’une source claire. Au bout de ce pays, il trouve un château qui mène un troupeau de prés et de bosquets. Il apprend que vit là un gentilhomme et sa fille. Il paraît que c’est la plus belle fille qu’on n’ait jamais vue, mais la plus pâle aussi car la tristesse profonde l’enferme depuis bien longtemps. Passant le long de la clôture, Vilko ne peut s’empêcher de penser que si les médecins avaient le talent des jardiniers du lieu, la fille aurait retrouvé depuis longtemps des couleurs. En fait, jusqu’à présent, les meilleurs docteurs sont restés impuissants. Vilko se cale contre un arbre rugueux, face au jardin. Devant une symphonie de fleurs il joue une mélodie colorée, parfumée, qui s’envole jusqu’au château. Puis il continue son chemin. Le gentilhomme a vu le violoneux dans le clair-obscur des ramures. Il monte à la chambre de sa fille. Elle est debout devant la fenêtre, les joues légèrement roses, un brin de lumière dans les yeux :
– Ah mon père, avez-vous entendu le chant ?
– Oui, j’ai entendu de la musique.
– Ce chant m’a tant fait de bien, croyez-vous qu’il reviendra ?
– Sûrement ma fille, sûrement !

Aussitôt, le gentilhomme selle son cheval et part à la recherche du passant. Il pousse au grand galop, s’arrête et interroge, repart, explore. Mais au troisième pont de pierre il fait demi-tour. Pendant ce temps, Vilko suit le ruisseau pour trouver à manger. Il voir l’onde scintiller sous les racines d’un aulne. Il y passe les mains et recueille une truite en or. Les taillis s’agitent derrière lui, le gentilhomme arrive :
– Voilà bien longtemps que je n’ai pêché. M’inviteras-tu à ton festin ?
– Volontiers, il y en a bien pour deux !

Tout le temps du repas, autour du feu de chaleur étincelante, le gentilhomme parle et Vilko écoute. Moi je vous le dis, quand quelqu’un écoute vraiment, alors celui qui parle est grandement aidé :
– Il y a longtemps, j’ai aimé une femme de ton peuple. J’ai dû braver ma famille et mon rang. Elle était l’eau de la rivière et le vent, elle allait, riant sous la lune et je l’aimais. Une nuit, elle a mis au monde une petite fille. La maman s’est sentie mal. Elle a prié les siens de porter le bébé au château, jusqu’à moi. Quand le jardinier l’a trouvée, son peuple était loin pour longtemps. Et la maman était partie pour toujours. Dans le berceau d’osier, un nom sur le papier : Zirinka. Je l’ai élevée seul. Mais je suis resté si perdu que je n’ai osé ni lui garder son nom, ni lui parler. Je l’ai appelée Martine. Depuis bien longtemps une tristesse profonde la tient enfermée. Je t’en prie, reviens et joue encore pour elle avec ton violon. Ta musique rosit ses joues et retient un brin de lumière dans ses yeux.
– Je veux bien. Mais il faudra lui parler de sa mère et lui dire son nom d’amour. Les secrets, ça peut faire languir les innocents.

Ainsi, chaque jour Vilko joue sous les fenêtres. Et chaque jour le père raconte à sa fille les éblouissements de l’origine, le si bel amour jusqu’à la naissance. Du ruisseau des yeux de Zirinka coulent des larmes d’or tandis qu’elle sourit. Elle ajoute à l’amour qu’elle a reçu de son père, la belle image d’un peuple libre, d’une famille, d’une maman. Elle laisse la musique lui inspirer la suite, ce qui n’est pas rien !
Un matin, Zirinka fait signe à la fenêtre à Vilko. Elle le trouve si beau. La santé revient pour de bon au milieu des fleurs, des rires, des baisers.
Un souffle paisible de vent murmure quelque chose d’infiniment tendre.
Alors le gentilhomme fait d’un château deux roulottes et ces trois-là s’offrent sans retenue aux chemins de vie.

 

Quelques années plus tard.
A force de repousser la terre sous leurs pieds et de ramasser l’horizon dans leurs yeux, ils en ont fait du chemin ! Il fait nuit. Les roulottes confient un de leur côté à la lueur dansante du feu, un autre au mystère de l’ombre.
Ils sont rassemblés.
Zirinka et Vilko se tiennent la main. Le souffle paisible du vent murmure quelque chose d’infiniment tendre. Maintenant Vilko s’avance avec son violon.
Ecoutez !
Quatre enfants le rejoignent et dansent la farandole autour de lui. La joie profonde tient Zirinka éveillée.
Le feu aussi.
Le gentilhomme regarde Zirinka, Vilko. Il regarde ses quatre petits enfants dans la farandole. Il ressent qu’il est une partie de leur île, c’est pour ça qu’il porte le monde entier dans son regard.
Une truite en or.
Une étoile brille intensément dans un recoin de la Grande Ourse. C’est le vieux bohémien qui a servi de père à Vilko. Il les observe avec bienveillance. S’il savait faire ça, il prierait. Il prierait pour que chacun de ceux-là jamais ne perde sa grâce dans l’épaisseur de la vie.

Ce texte-là est plus pour l’écrit que pour le dit. Pourtant, j’ai réduit et simplifié le texte de départ. Il s’en faut sans doute de peu pour qu’on puisse raconter l’histoire de parole vivante. Pour l’instant je la garde dans ses mots de papier parce que la trouve belle et touchante comme elle est. Je lui ai même inventé une suite : « Quelques années plus tard… ». Si un jour je rassemble des contes dans un livre. Je séparerai de quelques pages cette dernière partie de la précédente pour donner un peu de profondeur au temps, pour offrir la surprise de révéler un instant de ce que Zirinka et Vilko sont devenus.

 

 

01/04/19 : L’aveugle qui voyait pas
(version d’après un conte traditionnel angevin)

Il était une fois un aveugle. Cet aveugle qui voit pas est accompagné d’un guide pour le conduire. Mais voilà, ce guide en a marre de servir de guide ! Un jour, alors qu’ils traversent une forêt profonde, il abandonne l’aveugle qui voit pas. Il part en courant. Pas l’ombre d’un remord : « Je dirai que j’ai rien vu, que sûrement les bêtes l’ont bouffé tout cru. »
L’aveugle qui voit pas, lui, est bien perdu. Il appelle. Se bute partout. Aïe ! Ouïe ! Tout à coup, il entend ragaler dans les fourrés. Des bêtes approchent ! Poussé par la trouille, il réussit à grimper en haut d’un arbre. C’est juste au pied de cet arbre, un vénérable chêne, que s’arrêtent le sanglier, le loup et le renard. Les voilà faisant la causette.
– Alors sanglier, dis-nous, quelles nouvelles ? demande le loup.
– J’ai appris un truc : dans la grande vallée de sable on peut trouver une pierre dressée. Il suffit de la pousser vers le couchant en disant « couli-coula » pour faire couler une rivière d’eau claire. Et toi, loup, dis-nous, quelles nouvelles ?
– J’ai appris un truc : la fille du roi qui est bien malade pourrait guérir si on lui préparait une tisane avec une herbe de la Lande Bleue du Pays d’Après. Et toi, renard, dis-nous, quelles nouvelles ?
– J’ai appris un truc : si un aveugle frotte ses yeux avec une feuille de ce chêne en disant « visu-visa », alors il voit.
Les bêtes repartent bientôt en continuant à papoter.
Au bout d’un moment, l’aveugle qui voit pas se frotte les yeux avec une feuille du chêne en disant « visu-visa ». Et il se met à voir, comme s’il avait toujours vu ! Ni une, ni deux, l’aveugle qui voit part vers la grande vallée de sable. Quand il atteint la pierre dressée, il la pousse vers le couchant en disant « couli-coula ». Une rivière d’eau claire se met aussitôt à couler. Bientôt la grande vallée se remplit de riches cultures. Les paysans du coin qui jusqu’à présent vivaient misère, cherchent partout l’auteur de ce prodige pour le remercier. Mais l’aveugle qui voit est déjà loin, à la recherche de la Lande Bleue du Pays d’Après. Effectivement, il y trouve l’herbe à tisane qu’il apporte bien vite au roi.

Comme prévu, grâce à cette tisane, la princesse guérit et redevient joli brin de lumière. Le roi qui avait promis la main de sa fille à celui qui trouverait moyen de la guérir, commande les préparatifs du mariage.
Ah mais si vous saviez, le mariage, quel mariage ! Ah les belles noces ! Les petits cochons grillés couraient de par les rues, la fourchette sur le dos et la moutarde au cul, et qui voulait en coupait un morceau au passage. Quel festin !
C’est ainsi que la princesse joli brin de lumière et l’aveugle qui voit se marièrent et ils eurent…
Euh, pas trop vite, c’est pas fini, c’est pas fini !

Ben non, parce que l’ancien guide, le lâcheur, l’abandonneur, a appris toute l’histoire, allez savoir comment. Pensant découvrir à son profit de merveilleux secrets, il retourne dans la forêt profonde. Il grimpe jusqu’au sommet du vénérable chêne et attend. Bientôt le sanglier, le loup et le renard arrivent.
– Alors sanglier, dis-nous, quelles nouvelles ? demande le loup.
– J’ai appris que dans la grande vallée de sable coule une belle rivière d’eau claire et que de riches cultures se sont développées alentour. Et toi, sanglier, dis-nous, quelles nouvelles ?
– J’ai appris que la fille du roi est guérie. Et toi, renard, dis-nous, quelles nouvelles ?
– Oh, j’ai appris quelque chose de grave. Tous ces événements sont arrivés à cause d’un aveugle qui voyait pas et qui s’est mis à voir comme s’il avait toujours vu en se frottant les yeux avec une feuille de ce chêne.
– Mais comment a-t-il pu apprendre tout ça ? demande le sanglier.
– Il était grimpé dans l’arbre, là, et il nous a entendus !
– Non, dit le loup, j’y crois pas, dans cet arbre là ?

Ensemble les bêtes lèvent la tête. Elles aperçoivent l’ancien guide perché tout là-haut. Ensemble elles se mettent à pousser des hurlements de bêtes. Le guide a si peur qu’il tombe de saisissement comme un fruit mûr. Les bêtes lui sautent dessus. Des yeux de la tête jusqu’aux orteils de pieds, il est rien resté. Les bêtes ont tout bouffé, rouché, sucé.
Même le bedon ?
Tout !
Même le caleçon ?
Tout !
Même les rognons ?
Tout !
Jusqu’au trognon, tout, tout, tout !
Ah quel festin !

Jusque là, j’ai pu suivre tout ce monde là et vous raconter fidèlement leur histoire. Mais j’ignore ce qu’ils sont devenus par la suite et, comme je ne veux pas quand même vous raconter des menteries, alors, l’histoire est finie.

Il existe de très nombreuses variations du motif de ce conte. On en trouve des versions en Haute-Bretagne. Les trois animaux sont plutôt trois voleurs, également bavards.
J’ai eu le plaisir d’enregistrer ce conte bricolé à ma façon, dans un CD de chansons, musiques et contes d’Anjou « A Pleine Bouillée », au début des années 2000 alors que j’habitais Angers. Les copains de l’association « Ellébore » m’avaient mis dans le coup pour ce conte et pour un autre plus long et plus grave avec une toue de Loire. Je le partagerai une autre fois.
Bon, un aveugle qui voit pas, c’est bien le moins. Un aveugle qui voit, c’est curieux. Faut quasi être sourd pour entendre ça !

 

 

01/03/19 : Yann et la reine des mers
(d’après un conte traditionnel aux multiples versions dans bien des régions et bien des pays)

Il était une fois, une fois il était, un vieux pêcheur qui vit avec sa femme et ses trois gars au bord de l’océan. Tous les jours le pêcheur sort en mer pêcher dans son canot, un petit canot qui ne lui permet pas de s’éloigner bien loin de la côte. Et, jour après jour, la pêche est maigre. Si bien que la misère leur tient souvent compagnie à la maison.
Ce soir-là, après une dure et longue journée, le vieux pêcheur relève une dernière fois son filet et ne remonte qu’un maquereau pas bien gros. Il prend alors une décision déraisonnable car il a trop de peine à voir sa famille souffrir. Il se met à ramer vers le large, vers l’inconnu. Là-bas on trouve des bars, des dorades, du lieu, de la sole, du cabillaud, du merlan. Oh l’imprudent ! S’éloigner de la côte c’est aussi pénétrer dans le domaine du seigneur des poissons. Entêté, le vieux pêcheur rame jusqu’au milieu de la nuit puis jette son filet. Aussitôt la mer se met à bouillonner, à écumer. Dans une gerbe d’embruns, le seigneur des poissons apparait, énorme, affreux, avec des yeux globuleux qui rougeoient comme du feu :
– Tu oses pêcher dans mes eaux, pauvre fou ! Tu n’as pas peur de mourir !
Le pêcheur tombe à genoux dans le fond de son canot. Il explique sa détresse. Le seigneur des poissons s’apaise un peu :
– Vieux pêcheur, je sais que tu as trois gars. Je te laisse la vie sauve à la condition que tu envoies l’un d’eux à mon service. Sinon, je te retrouverai et tu mourras. Mais si un de tes gars viens à moi, toi, tu pêcheras autant de poisson que tu voudras.
Le vieux pêcheur réussit à regagner le port au petit matin, plus désespéré encore. Sa femme et ses gars l’ont attendu toute la nuit, remplis d’inquiétude. Quand ils le voient rentrer, ils sont tellement heureux ! Pas pour longtemps ! Le vieux pêcheur leur explique sa rencontre avec le seigneur des poissons qui exige qu’un de ses gars vienne à son service sinon il mourra. Tout de suite l’aîné s’écrie qu’il a trop peur, qu’il ne pourra jamais y aller. Le second défend l’idée que c’est le rôle de l’aîné. Le plus jeune, Yann, qui vient d’avoir ses dix-huit ans, dit qu’il ne veut pas voir son père mourir, il ira, lui !
Le lendemain, Yann s’avance dans la mer jusqu’à mi-cuisse et crie :
– Me voilà seigneur des poissons, je suis Yann, prêt à te servir !
Bientôt la mer se met à bouillonner, à écumer. Dans une gerbe d’embruns, le seigneur des poissons apparait, énorme, affreux, avec des yeux globuleux qui rougeoient comme du feu.
– Grimpe sur mon dos, nous partons !
– Mais je ne peux pas aller dans ton royaume de l’océan, je ne suis pas un poisson !
– T’inquiètes, grimpe !
De fait, une fois dans la mer, Yann continue à respirer comme si de rien n’était. Au bout d’un moment, il aperçoit un immense palais de coquillages. A peine arrivés, le seigneur des poissons lui commande de s’occuper des écuries de ses hippocampes auxquels il tient beaucoup. Yann se révèle consciencieux et débrouillard. Si bien qu’un jour le seigneur des poissons vient le trouver :
– Je dois partir quelques temps, je te charge pendant mon absence de faire le ménage dans les mille et une chambres de mon palais. Voici le trousseau de clés. Mais surtout ne te sers pas de la clé en or qui ouvre la dernière chambre. Gare à toi si tu me désobéis !
Yann se met au travail dans les mille et une chambres, mais il a beau s’activer il n’en voit jamais le bout. Un matin, il se retrouve dans une partie du palais qu’il ne connait pas. En passant devant une porte, il entend pleurer. Il écoute attentivement : pas de doute, quelqu’un pleure derrière cette porte. Il se décide à ouvrir. Mais il a beau essayer toutes les clés, aucune ne marche. Jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la clé en or. Yann se rappelle l’interdiction du seigneur des poissons. Mais les pleurs redoublent. Cette fois il engage la clé en or dans la serrure, la porte s’ouvre. Sur le lit est assise une jeune fille belle comme le jour. Sa longue chevelure ondule comme des algues, son doux regard est mouillé de larmes. Elle est inquiète à la vue de cet étranger, elle craint que ce ne soit un complice du seigneur des poissons. Yann dit son nom, la rassure en lui expliquant comment il est arrivé là. Il lui demande qui elle est.
– Je suis la reine des mers. Le seigneur des poissons veut se marier avec moi mais moi je n’en veux pas, il est trop moche et trop méchant. Alors il me retient prisonnière dans cette chambre.
– Eh bien sauvons-nous !
La reine des mers n’est pas rassurée mais elle tire une épingle de sa chevelure et se pique au doigt d’où perlent deux gouttes de sang qui se transforment en deux dauphins.
– Allez, Yann, chevauchons chacun un dauphin, personne ne nous rattrapera.
Les dauphins nagent à une allure folle, Yann s’accroche à la nageoire dorsale. Ils arrivent au palais de la reine des mers tout décoré de perles d’huîtres et de nacre aux doux reflets irisés. La reine des mers lui dit :
– Yann, tu es ici chez toi. Mais, si tu préfères, tu peux repartir auprès de ta famille.
Yann y pense bien sûr mais plus les jours passent en ce lieu merveilleux et moins lui vient l’idée de s’en aller. Le soir, les fêtes données en l’honneur de la reine des mers sont joyeuses, féériques. Des bancs de poissons y dansent, des baleines viennent chanter.
La reine des mers se promène souvent avec Yann sur les sentiers de corail. Il finit par lui avouer qu’il n’a jamais rencontré une jeune fille aussi jolie et aussi gentille qu’elle. De son côté, elle ressent une grande émotion quand elle est avec Yann.
Que voulez-vous, l’amour n’a pas de frontière, même pas celle de la mer ! Au bout de quelque temps, on célèbre le mariage de la reine des mers et de Yann. Ils vivent heureux un an, deux ans, trois ans. Mais au bout de sept années, Yann est pris de tristesse, il veut revoir sa famille. La reine des mers s’inquiète mais encore une fois, elle laisse Yann faire selon ce qu’il pense.
Un jour, Yann se décide à repartir sur terre. La reine des mers lui donne d’abord une bourse d’or pour sa famille. Puis elle le met en garde. S’il n’a pas rejoint dans trois jours leur palais sous la mer, il l’oubliera. Elle lui donne aussi un coquillage nacré, une conque :
– Yann, garde précieusement cette conque, tu entendras le son de ma voix quand tu l’approcheras de ton oreille.
Yann part sur le dos d’un dauphin. A un moment ils croisent le seigneur des poissons qui veut le dévorer pour se venger. Mais le dauphin bondit hors de la mer et poursuit son voyage dans les airs. Il dépose Yann sur la plage d’où il était parti. Yann arrive à la petite maison. Sa mère et ses frères ont du mal à le reconnaitre. Mais bientôt ils l’embrassent, pleurent, le pressent de question. Yann demande où est son père. On lui annonce qu’il est mort l’année dernière. Malgré sa peine, il lui faut raconter ses incroyables aventures. Enfin il va se coucher et s’endort aussitôt. Ses deux frères veulent voir ce qu’il a rapporté dans son sac, ils y découvrent l’or et la conque. Ils gardent l’or mais ils rejettent la conque à la mer.
La fatigue du voyage de retour, la rencontre dangereuse du seigneur des poissons, l’émotion des retrouvailles et la peine de l’annonce du décès de son père, ont épuisé Yann. Il dort trois jours. Quand il se réveille, il n’est plus le même, il est comme perdu, on dirait que les trois jours à dormir ont effacé sa mémoire. Le temps passe.
Un matin, alors qu’il marche sur la plage, sans but, tout perdu, une vague fait rouler à ses pieds une conque nacrée. Il la ramasse et la porte machinalement à son oreille. Alors il entend une voix mélodieuse :
– Il y a si longtemps que je t’attends. Yann, ô Yann, reviens ou je mourrai de chagrin !
A l’instant, tout lui revient en mémoire. Il chuchote au creux de la conque :
– Mon aimée, j’ai besoin de ton aide pour te retrouver.
Bientôt arrive d’entre les nuages un grand oiseau blanc qui fait signe à Yann de monter sur son dos. Après un long vol, le grand oiseau blanc descend vers l’océan et se glisse dans les eaux marines. Enfin Yann aperçoit le palais de perles et de nacre aux doux reflets irisés.

Je viens de finir d’écrire ce conte. J’en ai besoin pour une prochaine racontée. Je l’ai adapté et énormément resserré par rapport à la très longue version que j’ai trouvée. A l’oral, c’est un conte qui sera déjà assez long. Il faut du rythme, il faut que le conte avance…
D’habitude, je travaille longuement à l’oral avant de stabiliser un conte. Je le travaille à voix haute. Flaubert disait : « Je ne sais qu’une phrase est bonne qu’après l’avoir fait passer par mon gueuloir. » Pour moi, il n’y a qu’avec la musique des mots, des phrases, que j’entends si ça convient. Pour une fois, je fais exception à la règle et je partage ce conte avec vous alors que je ne l’ai pas poli comme un galet, ce qui serait bien le moins pour un conte de mer !

 

 

04/01/19 : La cause de la cause
(très librement inspiré d’un conte de Walter Skeat)

Zanimaux comme zhommes, zhommes comme zanimaux.
Zanimaux comme zhommes, zhommes comme ?… Zanimaux !

Il était une fois, une fois il était, un grèbe huppé.

Au fait, connaissez-vous le grèbe huppé ? C’est une bête avec deux pattes et des plumes qui vit dans la compagnie des rivières et des étangs. Le grèbe est cousin germain des canards. Super champion de nage et de plongée, il a un bec pointu car il est redoutable chasseur de poissons.

Il était une fois, une fois il était, un grèbe huppé qui couvait ses œufs sur la rive.
Il était une fois, une fois il était, un grèbe huppé qui couvait ses œufs sur la rive dans un nid d’herbe et de roseaux.
Il était une fois, une fois il était, un grèbe huppé qui couvait ses œufs sur la rive dans un nid d’herbe et de roseaux mais qui avait très faim.
Par là vient à passer un sanglier. Le grèbe se lève du nid :
– Oh là, sanglier, veux-tu bien garder mon nid pendant que je vais chercher à manger ?
– Oui, je veux bien.
On le sait trop peu mais le sanglier est d’un naturel serviable ! Il assure au mieux la garde. Tout à coup, il entend le pic-vert battre le tambour. Comme le sanglier est chef de la danse de guerre, il se met à danser, à danser. Seulement voilà, on le sait trop peu mais le sanglier est d’un naturel distrait ! Il oublie le nid et, avec ses gros sabots le balourd écrase les œufs :
– Oh merde, quel con, j’ai crabouillé les œufs !
Eh oui, on le sait trop peu mais le sanglier est d’un naturel grossier.
Au bout d’un moment, le grèbe revient, les pattes dégourdies et le gésier plein de poissons. Mais, malheur de malheur, il trouve ses œufs en miettes, en omelette ! Le grèbe pique une colère pas possible, il saute sur place les plumes ébouriffées, la huppe dressée, pleure, piaille :
– Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi tu n’as pas pris soin de mes œufs ?
Fâché le grèbe huppé, ah oui, fâché ! Embêté le sanglier, ah oui, très très embêté ! Il explique quand même.
Le grèbe est toujours dans une rogne épouvantable :
– Je vais aller trouver Maître Hibou, il te convoquera à son tribunal et te punira.
Effectivement, bientôt le sanglier est appelé au tribunal de Maître Hibou, perché sur un grand arbre de la rive.
– Hou, Hou, c’est bien toi qui as écrasé les œufs du grèbe huppé ?
– Oui, Maître Hibou, mais j’ai pas fait exprès.
– Hou, hou, comment c’est arrivé ?
– Vous savez que je suis chef de la danse de guerre. Quand le pic vert a battu le tambour de guerre, il a bien fallu que je commence la danse, et en dansant j’ai crabouillé les œufs.
– Hou, hou, faites venir le pic-vert.
Le pic vert arrive. Maître Hibou l’interroge.
– Oui Maître Hibou, c’est bien moi qui ai battu le tambour de guerre. Mais il le fallait. Je suis chef des tambours de guerre et j’ai battu le tambour car j’ai vu le lièvre sortir avec sa lance.
– Hou, hou, amenez le lièvre.
Le lièvre arrive bientôt à toute vitesse. Il freine en faisant voler herbes et feuilles. Maître Hibou l’interroge.
– Oui, Maître Hibou, en effet je suis sorti avec ma lance. Mais il le fallait. Je suis chef protecteur de la lance et je l’ai prise car j’ai vu la tortue qui mettait sa cuirasse.
– Hou, hou, allez chercher la tortue.
Là, il faut patienter des heures. On cause de choses et d’autres. Tout le monde en a marre d’attendre. Enfin la tortue arrive, sans se presser. Maître Hibou l’interroge.
– Oui, Maître Hibou, effectivement j’ai mis ma cuirasse. Mais il le fallait car j’ai vu le commandant des poissons nager avec son sabre.
– Hou, hou, trouvez le commandant des poissons.
Le commandant des poissons arrive près de la berge. Maître Hibou l’interroge.
– Oui, c’est vrai Maître Hibou, j’ai nagé avec mon sabre. Mais il le fallait car j’ai vu le grèbe huppé qui plongeait pour manger nos petits poissons.
– Hou, hou, ainsi, le sanglier a entendu le pic-vert, le pic-vert a vu le lièvre, le lièvre a vu la tortue, la tortue a vu le commandant des poissons, et le commandant des poissons voulait défendre ses petits poissons. Alors sanglier, je ne te condamne pas pour les œufs du grèbe huppé. Par contre, j’ai entendu que tu avais encore dit des gros mots. Je te punis donc à balayer la clairière puis à aider les écureuils à ramasser des noisettes.
– Promis, Maître Hibou, je ferai des efforts pour les gros mots, promis-juré, pour les gros mots je fais des efforts ! Mais j’ai à redire sur les punitions. Bon, balayer la clairière, ça va. Mais aider les écureuils à ramasser des noisettes, ça, ça me fait chier !

Je vous l’avais bien dit, on le sait trop peu mais le sanglier est d’un naturel grossier !

Zanimaux comme zhommes, zhommes comme zanimaux.
Zanimaux comme zhommes, zhommes comme ?… Zanimaux !

J’espère vous aider à poursuivre l’année avec un sourire. Mais est-ce bien raisonnable d’aborder la caricature en détournant un conte pour enfant ?
Les enfants adorent les « gros mots » interdits. Les grands comprennent tout de suite l’ironie de « On le sait trop peu mais le sanglier est d’un naturel … » On croit entendre Thierry Roland dire à Jean-Michel Larqué : « On le sait trop peu mais l’italien est d’un naturel truqueur ! » Bonjour les jugements globalisants ! Petits et grands se laissent entraîner par « la randonnée ». Ils manifestent leur surprise quand ils en découvrent le bouclage au moment où le commandant des poissons dit qu’il a vu le grèbe huppé plonger pour manger ses petits poissons.
Et moi je me régale à raconter cette histoire.

 

 

01/01/19 : La femme de La Métairie Neuve
(D’après une légende locale)

Il arrive que les korrigans échangent un de leurs bébés avec un bébé d’homme. Ils profitent qu’une porte de maison est restée mal fermée alors que les gens sont absents, pour entrer. Ils s’arrangent pour donner ressemblance à leur bébé avec celui d’homme qu’ils ont échangé.

Il était une fois, une fois il était, la femme de La Métairie Neuve. La Métairie Neuve, c’est le village le plus près du Dolmen des Follets en Saint Gravé. Par chez nous, korrigan ou follet c’est tout pareil.

La femme de La Métairie Neuve vient d’avoir un bébé. Un jour, en rentrant de son travail, elle constate que la porte de sa maison est entrouverte. Elle s’inquiète. Elle va bien vite voir son bébé, elle a des doutes. Elle ne sait pas trop quoi penser. Les korrigans seraient-ils passés par là ? Peut-être qu’elle a une mauvaise vue parce que, normalement, un bébé korrigan reste un peu différent, un peu plus fripé, un peu plus grimaçant. En tous cas, elle a de l’idée. Elle fait le tour des fermes alentours et rapporte douze douzaines d’œufs. Elle dispose les œufs en rond autour du berceau pendant que le bébé dort. A son réveil, il éclate de rire : « J’aurai bientôt 100 ans mais des œufs, jamais j’en ai vus tant que tant ! »
Alors là, la femme de La Métairie Neuve en est sûre : on a échangé son bébé à elle contre un bébé de korrigan. Le soir même elle se rend au Dolmen des Follets, le bébé sur le bras gauche, une casserole dans la main droite. Là elle se met à crier, à crier : « Rendez-moi mon bébé ! » Elle fait le tour du dolmen en tapant dessus à coups de casserole : « Rendez-moi mon bébé – vling !, rendez-moi mon bébé – vling !, rendez-moi mon bébé – vling ! » La casserole est toute cabossée !
La femme de la Métairie Neuve fait un potin des cent diabs, si bien qu’au bout d’un moment les korrigans qui n’en peuvent plus, sortent : « C’est bon, arrête, arrête, on te le rend ton bébé ! »
Toute heureuse, la femme rentre chez elle avec son bébé à elle serré contre sa poitrine. Depuis, quand elle sort, elle crouille sa porte à double tour.

Mais vous savez pas ce qu’elle a fait le lendemain ? Vous savez pas ? Ben… une omelette !

Les légendes autour des mégalithes sont nombreuses. De même en ce qui concerne les korrigans. Saint-Gravé est à côté de Rochefort-en-Terre. Bien sûr je suis allé sur place. Je peux vous confirmer que le dolmen des Follets existe, le village de La Métairie Neuve aussi.
Souvent la légende, fruit de l’imagination populaire, donne une explication merveilleuse à partir de faits historiques, de lieux réels, de personnes ayant existé… Quand je conte dans le secteur de Saint-Gravé, cette légende prend encore plus de force et d’intérêt auprès des gens du cru, d’autant plus quand certaines personnes connaissent le dolmen des Follets.